Cette vidéo est extraite du spectacle The Beat Generation Project, joué au théâtre du temps à Paris en novembre 2009. Mise en scène de Claire Linda, Un film de Jeremix. Le texte joué ici est de Joa Scetbon (Joa Project)
J’ai été sur les traces de Kerouac.
Mon sac sur le dos,
J’avais vingt ans.
À Port Authority, nous avions attendu longuement le départ du Greyhound,
C’était mon voyage initiatique,
The Dharma Bums dans la poche,
La Bible au fond du sac,
Direction San Francisco.
Dans le bus, je regardais à travers la fenêtre défiler les paysages,
Qu’avait-il vu, mon poète ?
Les mêmes banlieues résidentielles avec leurs maisons ornées de drapeaux flottant au vent,
Les mêmes terres cultivées à perte de vue,
Les mêmes skylines qui se dessinent dans l’air humide ?
Dedans , on grelottait : air conditionné full blast.
Sur mon siège en moleskine, j’attendais Frisco et Height Ashbury avec l’impatience de la jeunesse.
Sans doute n’y aurait-il plus rien, pensais-je,
Ou plutôt : rien ne serait exactement comme avant.
J’arrivais trop tard, comme j’arrive toujours trop tard,
Mais j’espérais encore, malgré tout, percevoir l’esprit qui avait fait ce que j’étais et qui sans doute n’était plus.
Denver, premier arrêt.
Je suis descendu du bus et me suis mis en quête de trouver un hôtel.
Il faisait nuit et les gares là-bas ne ressemblent pas à nos gares.
Dehors, debout devant les portes d’entrée, je dus me rendre à l’évidence : nulle part où aller.
Une fille passa devant moi,
J’aperçus autour de son cou un pendentif avec le sigle de Christian Death,
C’était forcément un signe,
je les avais vus deux jours plus tôt au Limelight, à New York,
Je me suis rué sur elle comme si elle était ma dernière chance,
« Can you help me, please ? »
Ensemble, nous avons sillonné longuement les avenues de Denver.
En vain.
Pas le moindre endroit où dormir.
Où Kerouac serait-il aller ?
Neal Cassady y avait-il encore des amis ?
Lasse, elle me largua près la gare routière dans un dinner ouvert vingt-quatre sur vingt-quatre.
Au milieu des ouvriers, des putes, des toxicos et des étudiants insomniaques,
J’ai commandé du café, des pancakes et du bacon, avant de m’endormir sur la table, la tête enfoncé dans mes bras.
Quand je me suis réveillé, j’ai réalisé que j’avais oublié ma tente deux places dans le coffre de la bagnole de la fille.
Adieu donc le camping dans les Rocky Mountains.
Au levé du jour, je suis remonté dans le bus.
Salt Lake City, deuxième arrêt.
Genpo, qui m’attendait trois jours plus tard, n’était pas là.
Un de ses élèves me donna une chambre,
Et pour patienter jusqu’au retour du maître,
Je partis explorer les alentours.
Après deux jours à marcher ainsi, je décidai de reprendre la route.
San Francisco approchait.
Kerouac aussi.
A Mission Street, je me suis posté au milieu de la rue,
Humant l’air chargé de sel, dévisageant chaque passant.
C’était donc ici le centre du monde ?
J’ai acheté un burrito que j’ai mangé debout, goulument,.
Mais j’arrivais trop tard, j’arrivais après,
Après le blue bus,
Après les luttes pour les droits civiques,
Après Martin Luther King,
Après Jimmy Hendrix, Jerry Garcia, Jim Morrisson,
Après Allen Ginsberg, Neil Cassady, Janis Joplin,
Après les Beatles,
Après Rajneesh
Après Kennedy,
Après le Vietnam.
À mon tour,
Quels étaient mes guerres ?
Quels étaient mes combats ?
Je cherchais des traces,
Car là où je suis, je n’étais pas.
Je n’étais même pas né,
Et toi, tu n’avais pas conscience qu’un jour tu me ferais venir là,
Pour comprendre ce que toi, tu avais fait ici, sans moi.
Oui, plus tard je compris que les histoires de Kerouac me racontaient ce que moi, dans mon inexistence, je n’avais pas pu voir ;
Kerouac avait participé à la construction de cet édifice complexe de causes et de conséquences qui avait rendu ma présence nécessaire ;
Il faisait partie de la gigantesque machine de la vie que vous appeliez culture occidentale, dans laquelle tu avais grandi et de laquelle toi et lui, vous cherchiez à vous affranchir pareillement ;
Vous étiez aux avant-postes de la destruction, cherchant d’autres voies pour exister ;
Je l’imaginais dans sa retraite de Big Sur lisant le Soutra du Cœur et commentant les écrits de D. T. Suzuki et d’Alan Watts ;
Je l’imaginais les jambes croisés contemplant de Desolation Peak la cime des arbres.
Kerouac était devenu mon confident et mon compagnon de voyage,
Je l’écoutais comme on écoute un ami qui raconte des histoires qu’on connaît par cœur pour les avoir vécues avec lui.
Pourtant, ces histoires étaient autant les miennes qu’elles ne l’étaient pas.
En creux, je percevais ton ombre glissant dans les rues de New York, parcourant les couloirs de NYU, longeant ses murs couverts d’affiches et de graffitis,
Je t’imaginais assise au milieu de Washington Square, fredonnant des airs contestataires.
Pensais-tu à moi, alors ?
Comment aurais-tu pu penser à moi, alors ?
Et si j’avais été là, et si tu m’avais vu et si je t’avais vue,
Alors, alors…
Aurais-tu succombé à mes charmes et aurions-nous fait l’amour et un enfant,
Qui aurait été quel autre que moi ?
Et si le moi n’existe pas, alors il faut bien conclure que mon père est moi et que je suis mon père ?
Pourquoi alors n’ai-je pas été là ?
Je suis là où je ne suis pas.