La vie lumineuse de Yaron H.

À son arrivée à Paris, Yaron H. trouva refuge dans le squat de la rue de Rivoli. Dans les semaines qui suivirent son installation, il prit position dans la cave de l’immeuble haussmannien où, assis devant un vieux piano poussiéreux, il se mit à jouer frénétiquement, reprenant des morceaux de phrases à partir desquels il dérivait, inconscient du temps qui passait. Un jour, Hervé lui rendit visite. Constatant l’état piteux dans lequel se trouvait son ami, Hervé le fit sortir manu militari de la cave et mit un cadenas sur la porte.

Yaron, rachitique, les yeux boursoufflés par les heures passées à fixer dans la pénombre les touches noires et blanches du piano, trouva la lumière du jour insupportable. Debout devant la porte cochère de l’immeuble, il regarda immobile les voitures passer devant lui, s’arrêter, repartir, les cyclistes et les deux roues zigzaguer, les passants contourner les voitures pour traverser la rue. Une Mercedes décapotable gris clair s’arrêta au feu rouge, à l’angle de la rue des Lavandières. Yaron observa son jeune conducteur avec curiosité. L’homme fit tourner un gros cigare entre ses doigts, porta son extrémité à sa bouche et arracha avec ses dents un large morceau qu’il recracha par dessus bord et alluma le bâton de tabac. Formant avec ses lèvres un O, il tira sur le cigare avec une grimace tendue, puis expira la fumée dans une manifestation de plaisir théâtral. Le garçon avait-il décidé, pour célébrer sa réussite dans le monde, de s’offrir un bon gros cigare et de le fumer de suite, sans plus attendre, au volant de sa voiture flambant neuve, comme l’auraient fait les héros de son enfance, les personnages truculents du cinéma américain dont il n’avait jamais vu les films mais dont il avait néanmoins une représentation précise, des images en noir et blanc, des séquences imaginaires peuplées de Clark Gable, Gary Cooper, Al Pacino et Henri Fonda ? Il possédait à présent les attributs du succès ; il était devenu Gasby le Magnifique, filant seul au volant de sa décapotable. Il fallait être vu, et ce plaisir ne pouvait se consommer seul.

Il était trop jeune en vérité pour fumer un tel cigare, pensa Yaron. C’était là une incongruité, comme un costume trop grand que l’on porte et que l’on imagine à sa taille, mû par le désir d’être un homme qui porte ce genre de costume. Yaron tendit l’oreille, se demandant ce que ce type avait bien pu mettre sur son autoradio : qu’écoutait Al Pacino en tirant sur un cigare au volant d’une décapotable gris clair traversant Paris ? Du classique ? Non, musique de vieux. Du jazz ? Doit trouver ça chiant. Du rock ? Pas raccord avec la voiture. Du Rn’B ? Trop MTV-rap-américain. Une séquence vue à la télévision lui revint subitement en mémoire : une très jeune fille, à peine adolescente, venait de se voir attribuer un cadeau ; au milieu d’une foule de jeunes gamines hystériques vociférant des cris aigus incompréhensibles, l’objet de la folie fut enfin dévoilé : un grand sac en croute de cuir dorée de marque Chloé. En découvrant l’objet, la jeune fille versa des larmes de joie, s’égosillant que c’était là le plus sublime des cadeaux. Gros plan sur l’une de ses copines qui, la bouche grande ouverte laissant apparaître son appareil dentaire, affirma par une succession de petits cris haut perchés qu’elle était « trop jalouse » et que ce sac, il était « trop top ». Le feu avait dû passer au vert : la voiture se remit en mouvement, passa devant Yaron, qui prit en pleine figure la lourde fumée du cigare, et fila en direction du jardin des Tuileries, laissant échapper derrière elle le seul bruit d’un moteur rutilant.

On voulait qu’il mangeât, qu’il vît du monde, qu’il se changeât les idées, lui, aurait bien voulu faire demi tour, direction le piano. Mais Hervé en avait décidé autrement : ses amis avaient peur pour sa santé, et Yaron, trop fatigué et trop poli pour opposer la moindre résistance, ferait ce qu’il attendait qu’il fît. C’était donc ainsi : il était dehors pour quelques jours, il allait falloir prendre son mal en patience avant de pouvoir redescendre à la cave.

Yaron était resté à Paris sans trop savoir ce qu’il cherchait à obtenir de cette ville : sa vie avait toujours été pour lui moins la conséquence d’une décision murement réfléchie qu’une succession d’opportunités qui s’étaient présentées à lui et qu’il avait su saisir. Ainsi avait-il atterri dans ce squat de la rue de Rivoli et avait eu le plaisir d’y découvrir un piano dans les tréfonds de l’immeuble. Piano, instrument qu’il avait découvert tardivement, à la faveur d’un accident, et sa rencontre avec Opher Brayer avait scellé définitivement son sort : le piano serait son compagnon, son plus fidèle ami, sa souffrance et son salut. La méthode du gourou Brayer, fondée sur un apprentissage de l’instrument par l’improvisation, était iconoclaste et allait faire de lui l’homme qu’il s’apprêtait à devenir.

Au théâtre de l’Alliance française, boulevard Raspail, il arriva du fond de la scène, des liasses de partitions entre les mains, qu’il déposa à l’intérieur du piano. Il s’assit sur le petit banc noir et regarda longuement le clavier. Puis il leva les mains, suspendues au-dessus de la partie droite du clavier, et dans un mouvement qui semblait indiquer qu’il venait de changer d’avis, Yaron les déplaça vers sa gauche, avant de poser avec une délicatesse extrême un doigt sur une touche blanche qu’il enfonça avec lenteur. Les premières notes envahirent le théâtre et ne le quittèrent plus.  C’était indescriptible : le voir ainsi se lever, pousser des râles, frapper à l’intérieur du piano sur ses cordes et ses parois, pilonner les touches du clavier pour ensuite les caresser, était euphorisant. On se levait avec lui, sentant toute la détresse, la violence et l’amour s’exercer dans nos corps, on haletait, à mesure qu’il explorait toutes les possibilités qui s’offraient à lui. De temps à autre, quelques notes rappelaient une mélodie connue, mais déjà, sa musique était ailleurs, ses doigts l’avaient guidé vers d’autres horizons inconnus. Il semblait travailler sans filet, à l’écoute d’un instant qui lui échappait et qu’il ne cherchait jamais à rattraper. Ses mouvements brusques, sa manière de chantonner sur ses propres notes et de pousser des soupirs qui racontaient tout le plaisir et toute la souffrance que cet exercice provoquait et exigeait rappelaient Keith Jarrett, auquel il allait un jour rendre un hommage saisissant dans un morceau qu’il intitulerait Facing him. Keith Jarrett était sans aucun doute une figure tutélaire, mais d’autres ombres toutes aussi prestigieuses peuplaient son univers.

Que de chemin parcouru depuis sa cave de la rue de Rivoli ! Yaron avait plusieurs fois songé à renoncer, écœuré par l’accueil mitigé qui avait pu un temps lui être fait. Il avait même un instant crû que ce manque d’enthousiasme et même une certaine hostilité qu’il avait parfois ressentis de personnes croisées en chemin, était lié à ses origines juives. Il comprit plus tard que l’antisémitisme n’avait rien à voir avec la frilosité de l’accueil. Non, simplement, le travail et les heures passées au piano n’avaient pas encore produit le résultat auquel il allait parvenir plus tard. Il lui fallait être patient, son heure viendrait.

Le jour où Frédéric fit avec lui le tour du piano de l’église Saint-Germain-des-Prés sur lequel il s’apprêtait à jouer le soir même, il comprit que cette heure, son heure, était peut-être venue. Lui, le juif d’Israël, qui avait passé ses premiers mois en France terré dans la cave d’un immeuble parisien comme si la guerre ne s’était jamais arrêtée, comme si les rafles n’avaient jamais cessé, était à présent reçu en prince dans une église. Yaron contempla les jets de lumière qui apparaissaient sur la laque noire du piano et découvrit presque avec surprise le reflet de son propre visage qu’il observa tel un corps étranger. Il releva la tête, considéra les vitraux colorées qui agrémentaient de tâches de couleurs intenses les murs de l’église. Avait-il le droit de jouer dans une église, se demanda-t-il. Était-ce là pêcher pour la tradition juive, tradition dont il se sentait, comme de nombreux juifs, à la fois très éloignée et très proche ? Et pour les chrétiens, cela était-il condamnable que de faire jouer un juif dans le temple du Dieu chrétien ? Le moment était solennelle, il ne devait manquer ce rendez-vous important. Se tournant vers la grande porte d’entrée, il considéra l’alignement des rangées de chaises, imagina le public qui, le soir venu, serait là, remplissant l’église de centaines de paires d’yeux regardant dans sa direction, observant ses mains et la manière dont ses pieds actionneront les pédales. Il avait peur. Pour se rassurer, il se dit que le mieux serait de prétendre jouer dans la cave poussiéreuse de la rue de Rivoli et de faire abstraction de ce public : jouer simplement pour lui-même, et peut-être aussi en l’honneur de ses maîtres, de ses parents et de son grand-père. Mais il se ravisa : aussi rassurante que pût être cette idée, c’était là ne pas profiter de cette opportunité exceptionnelle qui s’offrait à lui. Non, se répéta-t-il, il n’y a pas à faire abstraction de quoi que ce soit : il allait jouer à l’église Saint-Germain-des-Prés devant des centaines de spectateurs et c’était son destin. Quelque chose de grand était en train de se réaliser. Ce fut à ce moment là, et aussi parce qu’il avait pleinement saisi l’étrangeté de la situation, qu’il songea à clore le concert par une improvisation sur Hallelujah de Leonard Cohen.